Carnet de route
Alpinisme et arêtes majestueuses dans les Écrins
Le 18/10/2025 par Nico
Introduction : Sept âmes vers les sommets
L'aube du samedi 18 octobre se lève à peine sur Mâcon quand deux véhicules s'ébranlent, chargés à ras d'humains et de matériel. Il est 7 heures du matin et notre troupe composite s'élance pour le week-end vers le massif des Écrins, ce sanctuaire où la terre touche le ciel.
Nous sommes sept. Deux encadrants : Anne-Laure, grimpeuse de talent fraîchement intronisée dans le cercle des encadrants alpinisme du club, armée de sa légendaire fermeté bienveillante ; et Damien, l'homme qui a tout vu ou presque, dont le regard a balayé plus de sommets que nous n'en gravirons jamais. Puis cinq autres compagnons : Rémy, puissant comme un viking dans les ascensions mais d'une douceur qui ferait fondre la glace d'un sérac une fois le baudrier tombé et les cordes rangées ; Julien, aussi à l'aise sur le rocher qu'un bouquetin dans son élément naturel ; Xavier, qui s'apprête à vivre son baptême du feu alpinistique ; Pierre, esthète autant qu'athlète ; et moi-même, Nicolas, que l'on surnomme affectueusement « le tracteur » – poids lourd du groupe, mais tracteur qui avance, coûte que coûte, et parfois tant bien que mal.
La route défile. Les plaines cèdent progressivement la place aux reliefs. Nos véhicules avalent les kilomètres qui nous séparent de notre course du jour.
Samedi : Danse sur l'arête des Fréaux
À quelques kilomètres à l'ouest de La Grave, face aux sommets impériaux de la Meije qui règnent s comme des géants de pierre, l'arête des Fréaux nous attend. Sa cotation ? AD- 4a>3c I P1+. C’est une course idéale pour se familiariser avec la progression en tête et maîtriser cette danse délicate qu'est la corde tendue.
Nous nous organisons en trois cordées pour cette première journée d'initiation ou de révision. Damien prend sous son aile Pierre et Julien – la première cordée, celle qui ouvrira la voie. Xavier et moi formons la deuxième : le nouvel alpiniste et le tracteur pour un sacré duo. Anne-Laure s'encorde avec Rémy, troisième cordée, où la rigueur rencontre la force tranquille.
L'absence de marche d'approche est une particularité de cette course (et très utile pour les débutants afin d’éviter de se « cramer » avant la grimpe). Ainsi, nous attaquons directement le rocher. Dans notre enthousiasme matinal, nous nous offrons un « bonus de démarrage » : au lieu d'attaquer l'itinéraire d'alpinisme un peu plus haut comme l'indique le topo, nous avons l'excellente idée de commencer plus bas, sur le départ des voies d'escalade. C’est parti !
Sous nos doigts, le rocher est rugueux, souvent fiable. Nous progressons, longueur après longueur, dans ce ballet vertical où chaque geste compte. Anne-Laure veille au grain, observant les débutants avec l'œil du lynx. Ses corrections tombent avec précision, ses explications avec clarté. Sa fermeté bienveillante n'est pas une légende, c'est une réalité qui s'incarne dans chaque manipulation, dans chaque rappel des règles de sécurité et de leur logique.
Puis vient LE passage. Celui qui fait battre le cœur un peu plus fort. Le pas de désescalade nous attend, pernicieux, comme un piège tendu par la montagne pour tester notre détermination. Il faut franchir ce ressaut : soit par une petite désescalade technique, soit par une grande enjambée audacieuse. Chacun choisit sa méthode, chacun surmonte sa petite frayeur. On respire, on calcule, on y va.
Au fil de la journée, après sa formation axée sur la théorie des derniers mois, Xavier découvre enfin ce nouveau monde, ce nouveau terrain qui lui était destiné. Pendant ce temps, Julien bondit avec l'aisance d'un capriné de haute altitude. Rémy impose sa puissance avec retenue. Pierre compose ses mouvements comme un artiste. Et moi, le tracteur, je passe, avec cette obstination parfois hésitante qui est ma marque de fabrique.
Le temps continue son avancée. Et nous aussi, grignotant l'arête mètre par mètre. A chaque fois que nous nous retournons, nous nous offrons un panorama grandiose sur la Meije qui domine de toute sa splendeur le paysage.
Samedi soir : Lumières d'or et croziflette
La descente se fait dans une lumière qui n'appartient qu'aux fins de journée d'octobre. Le soleil décline, nimbant les sommets d'une aura dorée, presque irréelle. Ces belles lumières jaunes de coucher de soleil nous accompagnent sur le chemin du retour, comme une bénédiction de la montagne pour notre première journée.
Nous avons prévu de dormir en deux sous-groupes dans deux endroits différents à Villar-d'Arêne, mais il n'est évidemment pas question de se séparer avant l'incontournable rituel du soir. Nous nous retrouvons tous pour l'apéro-débrief. Les bouteilles s'ouvrent, les langues se délient, les anecdotes fusent. Puis vient le repas, préparé par nos soins avec cet enthousiasme collectif qui caractérise les soirées montagnardes. Au menu : une croziflette généreuse, fumante, réconfortante. Le genre de plat qui réchauffe autant le corps que l'âme après une journée en altitude. Les rires résonnent dans la pièce, portés par la fatigue heureuse et la passion commune.
C'est lorsque Julien s'endort carrément assis sur le canapé, terrassé par l'effort de la journée, que nous comprenons le message : il est temps d'aller se coucher. Demain nous réserve un défi autrement plus corsé. Il nous faut reprendre des forces… car les arêtes de la Bruyère nous attendent.
Dimanche : Rencontre avec les arêtes de la Bruyère, dragon de pierre des Écrins
Le réveil est brutal mais nécessaire. Après une première journée consacrée aux révisions et à la mise en jambes, le véritable défi de ce week-end est aujourd’hui : la traversée des arêtes de la Bruyère.
7h30. La marche d'approche débute dans la pénombre. Deux heures de montée nous séparent du pied de l'arête. De quoi échauffer sérieusement les jambes et le cardio, de quoi aussi laisser le temps à nos corps engourdis par la nuit de se réveiller pleinement.
Xavier, incertain de son état de forme, nous accompagne pour cette approche mais a sagement décidé de ne pas s'engager sur la traversée des arêtes. Il effectuera une randonnée en longeant la crête au loin, nous rejoignant le soir. C'est aussi cela, la sagesse en montagne : savoir renoncer quand le corps ou l'esprit n'y sont pas.
Au fur et à mesure que nous gagnons de l'altitude lors de cette marche, un spectacle se dévoile. Le brouillard matinal, qui noyait jusqu'alors le paysage, se dissipe progressivement, comme un rideau de théâtre qui s'ouvre. Et là, devant nous, surgissent les arêtes de la Bruyère dans toute leur majesté. Elles sont monumentales. Impressionnantes. Une succession de pics et de ressauts rocheux qui déchiquettent l'horizon. On dirait l'immense crête dorsale d'un dragon de pierre, d’un Godzilla des montagnes. Notre cœur se serre, l’excitation monte.
Une fois au pied de la bête, nous formons les cordées, avec une configuration différente de la veille. Damien s'encorde avec Rémy, et c’est le croisement entre l'expérience et la puissance viking. Julien m’embarque avec lui : le bouquetin et le tracteur, un binôme qui promet. Anne-Laure emmène Pierre pour fermer le groupe avec style et grâce.
La cotation parle d’elle-même : AD 4c>4b III X1 P2+ E4. Sur le papier, c'est déjà costaud pour certains d’entre nous. Dans la réalité, c'est encore un cran au-dessus.
La première longueur nous met d'emblée dans l'ambiance. Le rocher est glissant, traître. Les prises semblent se dérober sous nos doigts. Après avoir vu Julien forcer, pour moi, le tracteur, c'est carrément difficile. Je m'arc-boute, je pousse, je tire, je cherche l'adhérence qui fuit au niveau de mes pieds, et mes bras deviennent des bouteilles. Depuis le sol, Anne-Laure m'encourage, et cela m’aide finalement à m’en sortir.
Puis, progressivement, nous trouvons notre rythme. Les trois cordées avancent, nous déroulons notre grimpe sur cette arête magnifique, escaladant certains pics, en contournant d'autres selon la logique du terrain et de nos capacités.
L'altitude se fait sentir et l'automne a installé son règne de fraîcheur : plusieurs d'entre nous choisissent de grimper toute la journée avec les gants en cuir sur les mains.
Le paysage est à couper le souffle. À chaque ressaut franchi, les sommets alentours s'offrent à nous. Et quand le regard porte, on admire les géants immaculés : la Meije mais aussi, plus loin, la Barre des Écrins et le Dôme de neige des Écrins. Un ciel d'octobre voilé rajoute la touche épique au tableau.
Tout le monde donne du sien. Cette traversée est magnifique, oui, esthétique, oui, mais elle n'a rien d'évident. Chaque passage exige concentration et technique. Les longueurs s'enchaînent. Les heures passent. Nous formons une chenille verticale progressant sur l'échine de notre dragon de pierre.
Dimanche soir : Retour victorieux
En fin d'après-midi, nous touchons la fin des arêtes. La descente dans la vallée se fait dans une atmosphère euphorique et bavarde. Nous l'avons fait. Nous avons traversé les fameuses arêtes de la Bruyère. Chacun porte en lui la satisfaction du défi relevé, et parfois la fierté d'avoir repoussé ses limites.
Xavier nous attend aux voitures, sourire aux lèvres. Nous nous retrouvons tous les sept, fatigués mais heureux. C'est le cœur et l'esprit rempli que nous prenons la route du retour vers Mâcon. Dans les véhicules, les conversations fusent puis se font de plus en plus rares. La fatigue impose son silence. Mais l’émotion est là. Nous ramenons avec nous bien plus que des souvenirs de sommets gravis : nous ramenons l'essence même de ce qui fait l'alpinisme – la communion avec nos camarades de cordée et les cathédrales de pierre.





